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12.09.2006
Qu'est ce que l'honneur ?
Il faut réapprendre à parler des choses qui passent du point de vue de celles qui demeurent. Il n’y a là rien d’illusoire ou de chimérique. C’est le passager qui est illusoire, non l’éternel. Nous voyons sans cesse apparaître et disparaître des êtres et des choses qui, en réalité, demeurent éternellement dans l’instant qui les offre à notre attention. L’attention est immortalisante. Ele rétablit le passager dans le passage qui unit le temporel à l’éternel.
Nous ne comprenons rien aux religions, aux symboles, aux rituels et aux théologies si nous ne savons pas trouver le site exact de notre pensée à l’intersection du temporel et de l’éternel. Notre culture temporise à l’excès. Pour trouver « le lieu et la formule » comme disait Rimbaud, il faut court-circuiter le temps, laisser œuvrer en soi dans la liberté royale cet éclairement de toute chose dans l’extrême vitesse de son immobilité.
Le bouddhisme Zen nomme cela le satori. Notre vocabulaire, riche en racines grecques, ne nous laisse point tant dépourvu : il nous offre le beau mot d’épiphanie. Les arcs en ciels sont des ponts. Les échelles du vent scintillent dans les rumeurs prophétiques. Nos âmes pressentent et devinent. Ainsi Joseph de Maistre nous annonce « une nouvelle effusion de l’Esprit Saint ». L’homme qui vit exclusivement dans le temporel vit sans honneur.
Qu’est-ce que l’honneur, sinon la persistance dans le temporel et le relatif d’une perspective métaphysique ouverte sur l’éternel et l’absolu ? Les hommes déchus et abandonnés n’ont jamais manqué de confondre l’honneur avec la culture de leur amour-propre placé plus ou moins bas. Notons que cet « honneur » fallacieux est toujours plus ou moins rétrospectif. Il se gorge et s’enivre des griefs du Moi. L’honneur vrai est oublieux du Moi ; il trouve sa justification dans le service de l’Inconditionné et rétablit dans le monde ces passerelles qui unissent la nature et la surnature, ce qui passe et ce qui demeure. (…)
En nos époques confuses, il faut sans cesse revenir à la source des mots. Que dit le mot honneur ? Certes pas le ressentiment et la vengeance que trop d’hommes parent de son nom. L’honneur ne dit pas même la puissance désirée ou regrettée du clan ou de la tribu. Le mot honneur ne renvoie pas davantage à quelque abstraction vaniteusement idolâtrée. L’honneur, et c’est sa nature paradoxale, est à la fois métaphysique et concret. L’honneur est métaphysique car il témoigne en ce monde d’une fidélité métaphysique, mais l’honneur est concret car il se traduit en actes et en œuvres perceptibles, et s’exprime par un code.
Si nous comprenons qu’il existe, en pensée et en acte, un code de l’honneur, aussitôt il nous sera donné de pouvoir décoder le monde où nous vivons selon les critères de l’honneur et du déshonneur. Il existe un bon usage de l’intelligence tout au service du sentiment que nous pouvons avoir de l’honneur ou du déshonneur. Je soupçonne certains hommes de se déshonorer par pure bêtise sans même y gagner ces avantages dans la bassesse que convoitent ceux qui préfèrent à l’honneur une vanité repue ou des espèces sonnantes et trébuchantes. En cet âge noir où nous sommes, le déshonneur n’est plus un accident, une abdication, un malheur ou une trahison mais une habitude. L’homme de notre temps est si habituellement déshonoré que l’idée même d’honneur lui apparaît incongrue ou vaguement criminelle.
Certes, être humain dans un monde déchu nous expose par définition à sans cesse déroger aux exigences de l’honneur, mais d’autres temps que les nôtres firent de cette dérogation un malheur, à tout le moins une question. Nos modernes ne s’interrogent plus même sur leur bassesse ; ils y consentent par « réalisme » ou le servent par « progressisme ». Ils se veulent si parfaitement de leur temps qu’ils vivent sans rien voir, dans la représentation qu’ils se font de leur temps, s’y enferment à triple tour et de là se proclament inventeurs de la liberté universelle ! « Le péché originel , écrit Joseph de Maistre, qui explique tout, et sans lequel on n’explique rien, se répète malheureusement à chaque instant de la durée, quoique d’une manière secondaire » .
Nous avons vu que l’honneur était étroitement lié, entretissé comme un fil de trame, à notre conception du temps : il n’engage pas moins notre idée, plus ou moins heureuse, de la liberté. Il va presque sans dire qu’un homme d’honneur est avant tout un homme libre, mais là encore un paradoxe fructueux nous requiert : l’homme d’honneur est un homme de fidélité et sa liberté essentielle consiste à ne pas se laisser délier de cette fidélité. L’homme moderne, que l’honneur indiffère ou effraie se veut infidèle et il se lie à cette infidélité comme à un serment, ou mieux vaudrait dire à un pacte. Ne point croire, être infidèle ou oublieux n’est plus pour lui une possibilité mais une obligation, presque un devoir. (…) Qu’une pensée puisse avec ses armes tout simplement s’affronter loyalement à une autre pensée, cela même est devenu impensable. Le temps de l’argumentation et de la raison est passé : voici le temps des assassins et des excommunications sommaires, le temps des entretiens impossibles.
Ce temps passera, mais point l’honneur de ceux qui auront résisté. »
Extrait de l’article Maistre et Nerval – Notes sur l’honneur, la généalogie prophétique et les « ordres de grandeur »
paru dans Joseph de Maistre - Les dossiers H – Editions L'Age d’Homme
* LU sur Europea Gentes
09:55 Publié dans Doctrine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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